samedi 19 septembre 2015

Post coïtum tristesse



Post coïtum tristesse
Les verres et les assiettes sont sales et vides, les lumières se sont éteintes sur les cimaises, le couloir de l’alliance est silencieux et désert et les derniers invités attendent dans la pénombre que passent les derniers taxis. Je suis vidé. Dépression post évènementielle bien sur mais surtout la compréhension de ce qu'est vraiment la situation comorienne, facile à exprimer et impossible à résoudre. Le sens de l'Etat et le potentiel de développement qui va avec n'apparaîtront que lorsque les habitants des Comores seront fiers d'être Comoriens; ce qui présuppose que les quatre îles soient réunies. 
L'union ne pouvant se faire que sous trois impulsions; une longue administration centrale; on en est loin. Des intérêts économiques communs; je n'en vois pas. Un ennemi commun.
Le Mzungu fera un jour parfaitement l'affaire.


dimanche 13 septembre 2015

L’art ; pour quoi faire ? première partie





L’art ; pour quoi faire ? première partie
12 septembre 2015

Questions en vrac pour commencer.
Comment développer le goût de l’art aux Comores ? Comment développer le goût du dessin et de la peinture ? Faut-il plus de commandes ou plus de subventions ? Faut-il s’adresser aux élites ou à la multitude ? On dit qu’on ne trouve pas de goût pour la peinture aux Comores, mais n’y a-t-il aucun goût ou n’y a-t-il rien qui plaise ? Faut-il plaire au plus grand nombre et ne rien vendre puisque le plus grand nombre est fauché ou faut-il plaire à ceux qui peuvent acheter ? Pourquoi ce qui plait au plus grand nombre ne plairait-il pas à l’élite ? Quelle élite ? L’élite intellectuelle ou l’élite de l’argent ? Pourquoi, mais pourquoi diable vouloir développer l’art dans n’importe quelle région du monde ?
L’Islam est-il un frein à la peinture ou au dessin ?
Un essai de réponse pour continuer.
L’art pictural a pu se développer en Europe et ailleurs (je pense à la Chine, au Japon ou à l’Inde) parce qu’il y avait une demande pour des produits bien faits. Un objet d’art, à l’origine, c’est d’abord un travail bien fait. L’artisan précède l’artiste. Vu le temps nécessaire et la qualité des matériaux mis en œuvre pour la réalisation d’un bel objet celui-ci sera nécessairement cher, voire très cher et ne pourra donc être acheté que par un client riche, voire très riche. L’art est donc élitiste ; en amont puisqu’il exige un niveau exceptionnel d’exigence et de détermination de la part de l’artisan, et en aval puisqu’il suppose de la part de l’acheteur un niveau exceptionnel de revenus. Outre les gens fortunés, clients naturels sur tous les continents, l’Eglise chrétienne et ses immenses besoins en illustrations ont été un moteur puissant de la création imagière tandis que les  commandes permettaient à un vivier de dessinateurs de vivre et prospérer tout en maintenant un niveau élevé dans l’exécution.
Point d’Eglise aux Comores pour passer commande. Un petit mot puisqu’on est sur le sujet pour dire comment je vois le rôle de l’Islam. A ma connaissance l’Islam n’interdit pas la représentation humaine. Il interdit la représentation divine, ce qui n’est pas incongru. Dieu étant en effet impossible à appréhender interdire de Le représenter va quasiment de soi et évite une bonne fois pour toutes les dérives. L’interdiction de représenter le prophète et la répugnance qu’ont certaines ramifications de l’Islam à accepter la représentation des héros et héroïnes de son histoire procède directement du refus de l’idolâtrie, une réticence que nos protestants peuvent très bien comprendre. En outre, et même chez les Saoudiens personne n’interdit qu’on représente les hommes ou les femmes, sous forme de photos, d’affiches ou de films. Ce n’est donc pas tant d’une image humaine que l’on se méfie mais d’une image faite à la main. Et sans doute aussi d’une image faite pour durer, taillée dans le bois, la pierre ou peinte pour des siècles. Ma conviction c’est que l’Islam va limiter l’image mais, et sauf dans les cas les plus extrêmes d’intolérance, aussi rares ici qu’ailleurs, il ne va pas interdire aux dessinateurs, aux peintres et aux sculpteurs de créer leurs figures. A la condition qu’elles ne se prêtent pas à l’idolâtrie.
Restent donc les riches de la société comorienne, auxquels il faut donner le goût d’acheter des tableaux.
Evacuons tout de suite le problème posé par la pauvreté de la société comorienne. Sans doute mille euros représentent une somme considérable pour le comorien lambda, heureux qu’il est bien souvent s’il gagne cent euros par mois. Mais il existe une frange de la population qui n’hésitera pas à dépenser mille euros dans le dernier cri de Apple, et qui n’hésitera pas non plus à sortir un autre millier d’euros lorsque deux ans plus tard Apple poussera un autre dernier cri. Même chose bien évidemment avec les voitures neuves et cossues qu’on trouve encore assez souvent dans les rues défoncées des Comores. Même chose avec les fringues, avec les maisons… Et même chose avec les grands mariages, énormes, dispendieux, rituels, dont l’immense extravagance n’aura pour seul but que d’assurer au prodigue sa place dans la société. Plus grande et plus ostentatoire sera la munificence plus on écoutera le matamore dans les assemblées locales. S’il n’est pas bien né on ne l’entendra guère mais au moins il sera écouté. Plus vantard que ça tu meurs. Et c’est très exactement ce qui arrive à la société de Grande Comore où des sommes colossales sont volatilisées pour la seule construction d’ un prestige fugace et transformées ensuite en paroles,  air chaud dont les Comores n’ont pas plus besoin que la Suisse n’a besoin de montagnes.
Pour autant que je puisse en juger la vantardise est indiscutablement un élément culturel comorien. Et cette vantardise ne disparaitra pas puisque chacune des quatre Comores a la taille d’un village, que tout le monde connait tout le monde et que le regard des autres est un élément dont il faudra toujours tenir compte. Le rang dans la société, ce que les Anglais appellent « pecking order » est et sera toujours plus essentiel et plus visible qu’il ne l’est dans une métropole anonyme simplement parce que la taille des îles ne changera jamais. Cette vantardise dont on ne pourra jamais faire fi, comment peut-elle être mise au profit du plus grand nombre ?
« Facile » dit-il ! Il faut que les mentalités changent !
Et on s’y prend comment ? On prend des mesures ou on attend que le changement souhaité se produise ? Si l’on veut brutalement changer la culture c’est perdu d’avance. Les pires dictatures s’essaient toujours à changer la culture où elles exercent leur tyrannie et elles échouent toujours. Mais changer une tradition est beaucoup plus faisable. La question, en ce qui concerne les Comores est donc : « le grand mariage est-il une tradition ou est-ce un élément de culture fondamental ? »

Faire disparaitre le grand mariage est utopique. Et aussi dangereux comme le prouve l’assassinat de l’ancien président Ali Soilihi qui avait voulu imposer au grand mariage des restrictions beaucoup trop considérables. Sans doute avait-il aussi voulu imposer d’autres mesures révolutionnaires mais le grand mariage a été la mesure de trop. Modifier la distribution de la dépense devrait être un objectif plus accessible. Certains y pensent. Comme ces villages qui imposent au futur marié de verser à la communauté un pourcentage des sommes engagées pour épater la galerie, lequel pourcentage sera alors utilisé pour construire un bien commun. L’idée est excellente, on en conviendra et on peut la reformuler en disant que si vous voulez étonner la communauté dans laquelle vous vivez pourquoi ne pas investir dans la communauté dans laquelle vous vivez ? Plus vous investirez plus on dira du bien de vous ! La vantardise y trouvera ainsi son compte, tout comme le bien commun. Pourvu qu’elles profitent au public on pourra alors engager toutes les sommes que l’on veut, jusques et y compris, et pour revenir à un sujet qui nous préoccupe, dans les œuvres exécutées par des artisans soigneux, soucieux de la qualité et de la durabilité des objets qu’ils produisent. On aura ainsi, en une génération,  des bons tailleurs de pierre, d’excellents charpentiers, des dessinateurs renommés et plein d’autres excellents travailleurs dans toutes les matières, bref on aura des maîtres.






jeudi 10 septembre 2015

Jour 7 et 8







Raout mondain cet après-midi, organisé par l’Agence Française de Développement, sur le thème de l’eau, une très bonne question aux Comores. Vu de mon petit point de vue d’étranger de passage le manque d’eau est LE truc qui fait chier. Je peux me passer d’électricité plusieurs jours de suite, et d’internet également, bien qu’au début ça agace un peu, mais deux jours sans flotte je trouve ça stressant. Et encore ne sommes-nous pas dans la saison chaude. Aux Comores la situation est telle qu’il y a des gens qui ne se lavent pas, ni ne peuvent laver leurs vêtements. C’est pourtant pas difficile d’avoir de l’eau ; soit on ne la paye pas très cher et on va la prendre  soi-même à la borne fontaine, trois à quatre jerrycans de vingt litres dans une brouette, qu’on possède parfois, qu’on loue le plus souvent, après avoir fait une queue de, disons deux à trois heures. A peu près le même temps qu’il aura fallu pour aller chercher son pétrole lampant. Ou bien on achète le contenu d’un camion-citerne, ce qui suppose qu’on a de quoi stocker les mètres cubes livrés et on est tranquille pour un petit moment. Situation intolérable donc et qui, ne pouvant être tolérée, fut l’objet  des petits soins de l’AFD, d’où notre raout mondain, avec expo photos prises par Arthus Bertrand, le top, et conférence animée par un ou plusieurs professeurs d’université et à laquelle assistaient l’ambassadeur, un ou deux ministres, un gros bonnet de l’ONU, vu sa voiture ça devait être quelqu’un, une poignée de conseillers et de conseillères, les femmes et épouses de tous ces gens, à l’heure pour la plupart, bref que du beau monde n’ayant pas de problème d’eau réuni pour plancher sur le problème de l’eau, une fois de plus,  un après-midi sous les tropiques. Avec une question centrale : « il pleut beaucoup aux Comores et là, maintenant, nous manquons d’eau ! Comment est-ce possible ? » Très bonne question encore une fois ; j’en saurai sans doute plus demain sur les réponses fournies mais je suis prèt à parier qu’il n’y aura pas davantage d’eau disponible l’année prochaine que cette année.
Et pendant ce temps là moi je dessinais ; voir photos ci-jointes. Et constatai que, toutes origines ethniques confondues, le niveau d’intérêt pour la peinture, pour la mienne en tout cas était inversement proportionnel au rang social. Ou, en des termes plus vulgaires, que les ploucs et autres gens simples s’arrêtent plus facilement, voire s’agglutinent devant mes quatre tableaux, sourire et commentaires aux lèvres tandis que les cravatés et bijoutées ne sourient guère, et passent, sourcils froncés, écrasés par le fardeau que leur confère leur charge d’humanitaire sous les tropiques. Il n’y a pas qu’ici ; en métropole c’est pareil. Plus tu as fait d’études moins tu fais confiance à ta sensibilité ce qui fait que nos intellos ne jurent plus que par Télérama. C’est comme ça.
Avec quelques brillantes exceptions cependant, toutes les deux féminines etoutes deux comoriennes ! l’une d’elle voulant apprendre ma manière de faire. Je lui ai donné rendez-vous lundi matin prochain.
Histoire à suivre nom de Dieu !

lundi 7 septembre 2015

jour 6





jour 6
lundi 7 septembre 2015

J’arrive au bout de la première étape ; encore deux jours et je passerai aux petits détails. Vendredi et samedi j’affinerai les lumières et je commencerai sans doute à placer des indications de couleur. Jamais je n’aurai été aussi content d’avoir fait des brouillons.

Observation d’hier lourdement confirmée. En fin d’après-midi il y a eu une quinzaine d’hommes, de dix à soixante ans, qui se sont arrêtés pour regarder les tableaux et me regarder travailler. Tous souriants, goguenards, échangeant entre eux des plaisanteries et des commentaires. Les femmes passent, vaguement dédaigneuses, les yeux le plus souvent rivés sur l’écran de leur portable. Devant autant d’hommes on comprend qu’elles ne veuillent pas s’arrêter ; mais lorsqu’il n’y a personne ??!! On peut aussi poser la question autrement ; mon travail plairait aux hommes et ne plairait pas aux femmes ? C’est possible ça ? J’ai bien l’impression que oui. Quelqu’un pourrait-il m’éclairer ?

dimanche 6 septembre 2015

jours 2 et 3 et 4 et 5















 jours 2 et 3 et 4 et 5
dimanche 6 septembre 2015


Impossible d’écrire quotidiennement cette semaine ; trop fatigué à la fin de la journée. Trop seul aussi. Trop conscient de n’appartenir en rien à cette société au sein de laquelle je vis depuis 22 ans. Travailler sur le mur de l’alliance me fournit une bulle à l’intérieur de laquelle j’évolue en paix et à l’abri du monde extérieur.  J’y fais ce que je veux comme je l’entends ; je n’ai pas à me soucier des convenances ; je n’ai pas l’obligation de respecter les gens et les règles que la coutume m’impose ; à l’intérieur de cette protection ma psychorigidité redevient vertu et me permet même d’avoir accès à des trésors intérieurs qu’elle me refuse lorsque je suis en contact avec le monde réel. Le monde réel me contrarie en permanence, qu’il soit de France ou des Comores. « Rien n’est jamais facile », me dira-t-on ; « il y a des difficultés partout » ; bien sûr mais tout étant dit il demeure que le monde réel ne m’intéresse que dans la mesure où je peux en tirer ce dont j’ai besoin pour protéger ma bulle ou l’élargir. Ce qui est plus simple à Mayotte ou à Mutsamudu où j’ai atelier, lit et habitudes, qu’à Moroni. Il me suffirait de vivre à Moroni pour m’y sentir mieux, sans doute, mais pour l’instant c’est un peu plus dur ici qu’ailleurs.
Depuis vingt-deux ans que j’habite l’archipel je rêve d’être un point de perméabilité entre la culture dans laquelle j’ai grandi et la culture comorienne. J’ai très vite pensé, et, Dieu merci je le pense encore, que mon travail était un médium privilégié pour ce faire. Je ne peins jamais pour vendre. Je peins ce qui me plait de la façon qu’il me plait et ce n’est qu’après, une fois le tableau fini que j’accueille volontiers les offres qui me sont faites. Mais lorsque j’expose ou travaille devant des comoriens ce que j’espère de toute mon âme c’est pouvoir donner envie. Je n’ai pas envie de séduire ; j’aimerais que mon travail le fasse pour moi. Et pour l’instant il ne se passe rien.

Routine. Je commence à 8 heures, je déjeune en une demie heure et je travaille jusqu’à seize ou dix-sept heures. Les dessins de mes quatre panneaux sont aujourd’hui complètement calés. La semaine qui vient me verra rentrer dans les détails et commencer à chercher mes lumières. Des glacis y pourvoiront.  Ça avance surement, sans hâte ni surtout sans angoisse excessive. Je suis très heureux d’avoir fait mes brouillons à Mayotte ; c’était du temps bien utilisé. Les coups de pinceaux de ces derniers jours sont plus rapides mais aussi plus justes et plus « économes ». Je n’en suis pas encore aux façons chinoises ou japonaises mais je les pressens, du moins par instants. Hiroshige, Hokusai  ne sont plus des phares lointains mais des tuteurs débonnaires. C’est tellement paisible que j’en suis à me demander si mes brouillons poussés ne vont pas devenir une habitude. Plus long certes mais peut-être bien meilleur. « Mais et la spontanéité dans tout ça ? » m’objectera-t-on. Tout ça parait très réfléchi, effectivement, mais la spontanéité n’a pas sa place partout ni à tous les stades de l’exécution d’un tableau. Elle est là au moment de l’ébauche, lorsqu’on recherche la composition, lorsque l’on met, lorsqu’on élimine, lorsque l’on suit son goût ou son inclination. Tout le reste est travail. La perspective est travail, l’anatomie, les proportions sont travail et personne ne peut en faire l’économie.
La semaine de peinture se termine et on continue à me foutre une paix royale. Personne ne s’intéresse vraiment à ce que je fais mais ce que je remarque ici ressemble très fortement à ce que j’ai mille fois remarqué à Mayotte. Quelques constatations en vrac.
Quatre-vingt-quinze pour cent des gens qui passent devant le mur sont noirs et à peine cinq pour cent sont blancs. Certains s’arrêtent ; beaucoup ne s’arrêtent pas.
Sur dix wazungu qui s’arrêtent six ou sept sont des femmes, trois ou quatre sont des hommes.
Sur dix noirs qui s’arrêtent, neuf sont des hommes ; peut-être neuf et demi.
Si les passants sont des blancs, hommes et femmes feront un sourire, diront bonjour, feront un compliment et échangeront plus ou moins.
Sur dix comoriens qui s’arrêtent sept ou huit vont faire un sourire, un bonjour ou/et un compliment. Même si je ne croise pas leur regard. Si j’y suis disposé il pourra y avoir échange.
Sur dix comoriennes qui s’arrêtent, une fera un sourire et/ou un compliment ; rarement les deux. A condition que nos regards se croisent.
Qu’ils soient sur le trottoir de l’alliance ou de l’autre côté de la rue les hommes vont s’arrêter quelques minutes, intrigués et vont regarder ce qui se passe. Les femmes vont jeter un œil rapide tout en continuant à marcher.
Les gens simples s’arrêtent, bavardent et sourient plus volontiers que ceux (celles) qui conduisent des 4x4.
Peu de différence entre les jeunes hommes et les plus vieux, sinon peut-être que les jeunes se marrent davantage.
Quelques conclusions, en vrac elles aussi.
Les femmes blanches s’intéressent plus à la confection d’un tableau que leurs hommes. Les comoriens s’y intéressent plus que leurs femmes.
Différence culturelle ? On est en plein dedans. Le comportement que la société comorienne exige de ses membres est à coup sûr différent de celui qu’impose la métropole mais c’est probablement l’idée même de beauté ou d’esthétique qui diffère fondamentalement. D’un sexe à l’autre et d’une société à l’autre. Et se repose alors la question de la perméabilité que j’aimerais bien incarner. Qu’est-ce que je fous ici ? Et si j’ai raison de m’entêter le saurai-je de mon vivant ?
Décidément je n’aime pas les dimanches.