jeudi 31 juillet 2008

Où l'on voit ce qu'est un dilemme mahorais, où l'on voit aussi qu'il est désormais d'actualité, et où l'on parle à nouveau de départementalisation


Article 15







Il est quinze heures et sur le terrain du stade, juste de l’autre côté d’un de mes murs, un enfant hurle. Pas un long hurlement de souffrance comme le serait celui d’un enfant piqué par une scolopendre, pas un hurlement de colère comme ceux de la petite voisine lorsqu’elle n’obtient pas ce qu’elle veut, pas un long et aigu hurlement de terreur comme on en entend à la télévision, non, un hurlement à hoquets, à saccades, à staccatos, à respirations profondes et haletantes, avec de longs espaces de temps à autre, espaces si longs qu’on se demande si tout ne s’est pas brutalement arrêté, si le hurlement n’était pas l’effet d’un hasard, avant qu’un autre cri ne jaillisse, plus fort plus strident plus insupportable que le précédent. Un cri d’enfant que l’on bat. Et pas qu’une fois. Excédé, inquiet, presqu’en colère, je monte sur le parpaing placé là qui me permet de voir les joueurs de foot en liesse après un but marqué, les lavandières des samedis et dimanches matin, les jeunes gens qui fanfaronnent devant les jeunes filles qui minaudent, les chèvres qui broutent et les enfants battus. Jamais encore je n’avais été attiré par ce genre de cri. J’avais entendu les hurlements du stade, des invectives, des injures, des borborygmes de saoulards qui auraient mieux fait de se taire et d’aller dormir, des cris d’enfants ayant perdu leurs sœurs, leurs frères, leur ballon ou tout ça à la fois, mais jamais encore de cris d’enfant battu. Ils sont là, à dix mètres, juste en bas de la butte, un adulte de vingt-cinq-vingt six ans, qui tient serré dans la main droite le poignet d’un garçon de sept ou huit ans, et qui agite férocement une badine ou un brin d’herbe folle dans sa main gauche, devant trois autres enfants plutôt goguenards, dont la sœur aînée qui fait la leçon à son petit frère, façon schtroumf à lunettes, qui le tance, le sermonne et encourage l’adulte frappeur, lequel, renseignements pris, est l’oncle du gamin, ou son cousin, ou son demi frère, ou le frère du cousin du deuxième mari de la tante de sa mère, bref, quelqu’un de la famille.
Je fais quoi moi ? Je téléphone à la DASS ? Au commissariat ? A la Cour européenne des Droits de l’Homme ? A François Bayrou ? A Brigitte Bardot ??
Je suis très embêté tandis que s’installe le dilemme dont je parlais plus haut. Mon café est prêt, mon travail m’attend et je HAIS le spectacle d’un enfant frappé et les hurlements qui vont avec. Je m’en sors comment ?
A partir de là il nous faut moduler. Battre un enfant c’est non ; le corriger c’est oui. La différence entre battre et corriger n’est pas si difficile à faire. Corriger c’est claquer une fois, deux à la rigueur, et battre c’est corriger plus souvent, très souvent, plus souvent en tout cas qu’il n’est nécessaire de le faire pour corriger un enfant, lequel, s’il est corrigé tôt et fermement s’adaptera tôt et évitera les claques.
Du haut de mon parpaing je vois l’adulte qui lève à nouveau le bras, le petit qui se recroqueville et hurle de plus belle, la grande sœur qui admoneste, les frères et cousins qui se marrent, puis le gamin s’échappe, tout le monde court après, je ne vois plus rien et le paisible brouhaha de la vie quotidienne enveloppe le quartier comme avant et je peux me remettre à travailler.
C’était avant-hier.
Aujourd’hui ça recommence. Selon mes critères l’enfant cesse d’être corrigé pour devenir un enfant battu et toute mon harmonie si chèrement acquise et si égoïstement défendue s’écroule. Je téléphone à la DASS ? A Sandragon ? Etc. etc.
Pour commencer je me renseigne, et j’apprends alors simultanément trois choses. La première c’est que le gamin est corrigé avec l’accord plein et entier de sa mère, laquelle aurait administré les verges elle-même si elle avait été là, et si son embonpoint lui laissait la vitesse suffisante pour attraper le lascar. On ne parle pas du père, qui n’habite pas loin mais qui n’est là que pour les cérémonies religieuses, et qui au demeurant n’a pas besoin d’être là puisque la mère y est. La deuxième chose qu’on m’apprend c’est que le môme hurle sitôt qu’il voit qu’on va le battre, ce qui n’est pas rare chez les enfants, et c’est vrai qu’il n’a aucune marque ni sur les jambes ni sur la figure. Et la troisième chose c’est qu’il est persécuté parce qu’il ne veut pas aller à l’école coranique, et là, franchement, devant toutes ces réponses, ma question fondamentale a cessé d’être « que dois-je faire ? » pour devenir « dois-je faire quoi que ce soit ? »
Car après tout je suis qui pour intervenir, donner des conseils ou simplement exprimer mes états d’âme ? Je ne suis ni de la même famille ni de la même religion. Je n’ai aucune autorité pour dire quoi que ce soit et m’y essaierais-je que le voisinage tout entier me dirait que ce qui me reste à faire c’est de continuer à barbouiller mes couleurs en ne m’occupant de rien, sous peine, vraisemblablement d’avoir mes pneus crevés.
Et cela au moment même où les législateurs de la République, le Conseil d’Etat trottinant à leur suite, envisagent d’interdire le port de la burqua.
Première question (il y en aura d'autres): peut-on, dans cent départements de la République, interdire le port de la burqua et autoriser la flagellation, même légère, d'enfants qui ne veulent pas se rendre à l'école coranique dans le supposé futur cent unième département?
Doit-on, à Mayotte, laisser les mères autoriser le premier tuteur venu à frapper leurs enfants? Doit-on, et selon quelles justifications, interdire le port de la burqua? Ne pourrait-on fouetter les hommes qui imposent le port de la burqua à leur femme? Ne pourrait-on fouetter les mères qui imposent le port de la burqua à leurs filles? Ou celles qui imposent à leurs fils d'imposer le port de la burqua à leurs femmes? Ne pourrait-on fouetter les fouetteurs d'enfants qui ne veulent pas se rendre à l'école coranique?
Tant que ces questions se poseront, Mayotte sera-t-elle "départementalisable"?

mardi 29 juillet 2008

dimanche 27 juillet 2008

samedi 26 juillet 2008


L'ordre dans lequel je fais mes dessins est toujours du plus foncé au plus clair. Dans une scène où on aura cinquante personnages je ne commencerai pas forcément par placer le personnage le plus sombre mais je commencerai chaque personnage par sa partie la plus foncée. Ici, avec la barge, le tableau a déjà été fait en couleur, et il s'agit d'une reprise que je veux en noir et blanc, mais je la veux au final le plus lumineux possible. Je compte donc "caler" mon dessin, avec tous les personnages et un maximum de détails, pour ensuite travailler sur le tableau dans son ensemble et arriver vers la lumière, laquelle est non seulement une des caractéristiques principales de Mayotte (plus, à mon avis, que la couleur) mais aussi ma recherche prioritaire, constitutive pourrait-on dire. Ce dessin sera un grand dessin; 2,50m x 1,25m. Il faut s'appeler Rubens pour pouvoir travailler sur un tel format d'un seul jet, dessin, lumière et couleurs tout compris. "La kermesse" qui se trouve au Louvre fait à peu près la même taille et s'il faut en croire la facture présentée à son client Rubens l'a exécutée en deux jours, et n'y est jamais revenu, ce qui explique son extraordinaire état de conservation. Pour les simples mortels que nous sommes il convient de diviser le travail, et poser mon dessin me permettra de le manipuler ensuite, voire de le colorer, sans risquer de le perdre. L'ordre dans lequel je vais maintenant placer mes personnages est tout à fait aléatoire et répond à des exigences de composition, c'est à dire irrationnelles.

Histoire à suivre donc, et on verra bien où ça nous mène...

jeudi 24 juillet 2008

Jego t'es trop


Titre du "Mahorais" de cette semaine: " Jego défavorable" à la départementalisation de Mayotte.
Enfin une bonne nouvelle! Raison invoquée: "ce ne serait pas dans l'intérêt de Mayotte"; Possible; mais ce serait encore moins dans les intérêts de la France, qui n'en tirerait aucun profit mais que des emmerdements au contraire. De toutes façons en métropole personne n'envisage sérieusement que Mayotte soit un département à part entière. "Un département pur et dur", ainsi que le revendiquait le député local. C'est quoi un département "pur et dur". Plus département que la Corse? Ça va saigner. Les métropolitains se partagent en deux camps; ceux qui ignorent complètement où se trouvent Mayotte et les Comores ( 98% de la population), et ceux qui savent que Mayotte se trouve à côté des Antilles (1%). Le 1 % qui reste se compose des anciens coopérants et de ceux qui travaillent au gouvernement, lesquels savent où se trouve Mayotte, se fichent complètement de son sort et ne veulent pas entendre parler d'un département "pur et dur" qui amènerait dans le giron de la république 160 000 noirs musulmans d'un coup, plus leurs sœurs frères, cousins cousines, et autres consanguins habitant à 70 km de là et ne rêvant que de partager la récente et éphémère richesse qui est le lot de la Comore du Sud. Bientôt, selon toute vraisemblance et selon la logique inhérente à ce genre de situation, conscients qu'ils seront de ne pouvoir profiter de l'aisance dont bénéficie Mayotte, il chercheront à l'en priver. Chaud devant.

Pas un rapport favorable à la départementalisation n'a jamais atterri sur le bureau des ministres successifs; tous au contraire ont souligné l'incompatibilité fondamentale entre Mayotte et la République, incompatibilité reposant sur quatre points, toujours les mêmes, à savoir l'immigration sauvage, la religion, le statut de la femme et le sens de l'Etat. Le dernier rapport en date, celui de la commission parlementaire venue l'année dernière préparer l'installation de la sécurité sociale, rapport privé mais dont les dirigeants de la DASS ont pris connaissance, ne dit pas autre chose.

Mayotte est française, et elle est inscrite dans la Constitution. C'est déjà pas mal. Et même inespéré. Bien avant la consultation prévue pour l'année prochaine, je prends date et je prévois que: les termes de la question posée seront suffisamment ambigus pour que la départementalisation ne soit même pas un fantasme crédible et je parie que Mayotte ne sera PAS département. Et c'est très bien comme ça. On aura sans doute quelque chose comme "oui, puisque vous l'avez voulu, Mayotte sera département, dans un siècle, Inch'Allah." Le Medef local va hurler à la mort et annoncer le tsunami final, mais quel poids a-t-il ce petit medef local? Les gros patrons de l'Algérie n'ont pas réussi à éviter l'indépendance alors vous pensez bien que ce ne sont pas deux ou trois petits joueurs de golf en colère qui vont influencer quoi que ce soit. Moi, si j'étais mahorais, je continuerais à entretenir mes réseaux comoriens.

Dès la prochaine fois, c'est promis, on reparle peinture. Ou dessin; ou art en général. En attendant, en pièce jointe, une deuxième photo de la barge à venir.

samedi 19 juillet 2008

Décidément je supporte très mal aujourd'hui qu'on me parle de Mayotte pendant trop longtemps. "Accablement" est le mot qui convient. A côté d'une kyrielle de névroses il y a les névroses d'angoisse, je sais ce qu'est l'angoisse. Il y a les névroses obsessionnelles; je sais ce que c'est que d'être obsédé. Au moins de temps en temps. Et dans mon cas, lorsqu'on me parle de Mayotte aujourd'hui il se produit une névrose d'accablement. C'est très net. Envie de me coucher, de tout éteindre, de tout fermer, de ne plus rien dire et de ne plus rien entendre, même de loin, de chercher à dormir, et de ne plus bouger, surtout de ne plus bouger. Aujourd'hui, quand on me parle de Mayotte pendant trop longtemps, il arrive toujours un moment où j'ai envie de dormir.

Il n'y a pas que Mayotte qui m'accable. Les trois autres Comores aussi, pour lesquelles rien ne va, après que rien ne fût jamais allé. Je suis également très souvent accablé lorsque je lis le Monde Diplomatique pour lequel rien ne va et ce n'est pas demain que ça va s'arranger. M'accable aussi ce qui est très méchant (on en voit fort peu) ou ce qui est très bête (plus courant).M'accablent enfin toutes les mesures que les Puissants prennent pour ma sécurité. Voilà donc bien ses sources d'accablement mais toutes ne se manifestent pas de la même manière.
Le Monde diplomatique m'accable mais son inluence s'arrête à ce qui est en train de cuire au moment où je le lis. Si le dîner est prêt je cesse alors de penser au Darfour ou au Béloutchistan.
Les trois autres Comores m'accablent mais pas au point de ne plus vouloir bouger.
Avec Mayotte je suis VRAIMENT accablé. Ce que je lis et entend sur Mayotte en ce moment se partage en deux; les propos qui me donnent envie de dormir sans beaucoup bouger, et ceux qui me donnent envie de hurler avant de m'accabler de toutes façons. La Creuse ne me fait pas le même effet.

Pourtant les sujets de se réjouir ne manquent pas. Les enjeux majeurs de la départementalisation qui s'approche, les vastes possibilités offertes par y-celle, la manne qui ne peut manquer de tomber, par Canadairs complets, sur tous ces fronts levés et ces regards radieux! c'est écrit! tous les juristes vous le diront. Et les journalistes le confirmeront puisque "Le Mahorais" titrait cette semaine:"Rien sans le département!" Bref l'avenir est au beau fixe et je suis accablé.
Ce ne fut pas toujours ainsi, et la saison n'est pas propice. Deux circonstances agravantes.

Ce ne fut pas toujours ainsi parce qu'il y a quinze ans que je réside à Mayotte et il y a quinze ans, si on entendait parler d'une départementalisation vaguement probable, rien n'était imminent. On savait qu'il arriverait un jour où la question serait posée de savoir si Mayotte serait un département comme tous les autres départements de France, comme la Creuse par exemple, ou les Hauts de Seine, mais on ne connaissait pas les termes de la question (on ne les connait d'ailleurs toujours pas), et on ne savait pas quand la question serait posée. C'est pour 2009, 2010 au plus tard. Donc pour demain. Nous ne sommes plus il y a quinze ans.

La saison n'est pas propice non plus puisque le 14 juillet c'était hier et qu'à la suite de tous ces cortèges et toutes ces parades, dans la vague des rituels et la mouvance des discours se sont manifestés tous ces élans patriotiques et ces serments de fidélité à une magnanime et nourrissante République, tous signes d'allégeance auxquels je ne crois ni peu ni prou.

Et ça, ça m'accable parce que si je vis dans un département c'est comme si je vivais en France, et je n'ai pas envie de vivre en France. Pour trois raisons principales. La première c'est que j'aime habiter dans des endroits où il fait chaud tout le temps. Sont donc exclus le Jura, les Ardennes, la Creuse et 99 % de la surface de l'hexagone. Je veux aussi être entouré de peaux noires. Ne sont pas considérées comme peaux noires celles qui sont couvertes par un anorak et un passe-montagne. Et enfin j'aime bien habiter un endroit où c'est un peu le bazar, où tout n'est pas codifié et complexe à faire le bonheur des juristes, où je peux faire réparer ma voiture par un mécanicien qui bricole, où les rues ne sont peut-être pas rigoureusement propres mais où les enfants y jouent, où l'on trouve encore des camarons(grosses crevettes d'eau douce) dans des rivières ou ruisselets où les femmes font aussi leur lessive, etc etc.

Mais voilà, on nous dit que Mayotte sera très bientôt un département, puisque sa population l'exige, et ce que peuple veut, n'est-ce pas, c'est un peu comme ce que femme veut, c'est Dieu qui le veut et qui sommes-nous pour discuter; et s'il faut en croire les gens qui m'entourent et ceux qui écrivent dans les journaux, c'est dans l'ordre des choses, c'est le progrès,c'est la vie, on n'y peut rien et c'est comme ça.

C'est pas accablant ça??


Après la toile blanche voici le début du dessin. Il s'agit d'une copie en noir et blanc d'un tableau déjà effectué. On commence naturellement par les parties les plus sombres. Histoire à suivre


samedi 12 juillet 2008


Oui, Olivier et Hélène ont parfaitement raison; l'image de larticle précédent était une photo de de la toile blanche, sur laquelle on va, non pas peindre, mais dessiner. Histoire à suivre, donc.

Mais pour l'instant place à la fureur qui m'étreint; on parlera d'art plus tard.

Scandaleux!

Dans son dernier numéro, Mayotte hebdo propose à ses lecteurs avides de lecture de vacances deux pleines pages consacrées à l'enfer que vivent au quotidien nos voisins comoriens. Arrestations arbitraires et tortures routinières à Ndzuani (Anjouan); même sur la personne d'un brave Mahorais qui passait par là, employé d'hôpital. S'il avait travaillé aux impôts encore, on aurait compris. Mais un employé d'hôpital! Pire qu'à Gantanamo! Et c'est vérifiable puisque c'est écrit dans Mayotte hebdo.
A Ngazidja (Grande Comore), c'est du pareil au même. Voyez les pêcheurs par exemple; pauvres parmi les pauvres et humbles parmi les humbles (Jésus était l'un d'eux); qui nourrissent tout le monde avec leur dur et risqué labeur. S'occupe-t-on de ces bienfaiteurs de la Nation? Vous voulez rire! L'Etat s'en fout! Littéralement. Et ce n'est pas faute d'avoir alerté les ministres concernés. Et pas de revendications hein, sinon hop! Au gnouf. Avec torture. A Ngazidja en outre on balance systématiquement l'argent par les fenêtres, sans doute l'argent que leur a donné la France, pour faire des Grands mariages, lesquelles coûtent des fortunes, aliènent les femmes et promeuvent les vantards. Feraient mieux d'acheter du poisson.

Et pas un mot sur Mwali !(Mohéli, la plus petite des Comores) Il ne s'y passe donc rien??? C'est quoi ce traitement de faveur?? C'est proprement scandaleux! Et dangereux avec ça! Parce qu'à la lecture d'un article si honteusement amputé le Mzungu moyen, celui qui lit et trouve ses informations dans Mayotte hebdo, le Mzungu moyen donc, pourrait croire que Mwali, pourtant comorienne, est une sorte de sanctuaire ou l'on ne trouve ni gabegie, ni prévarication, ni abus de pouvoir, ni détournements de fonds, ni torture, ni sévices, ni violences, ni trafics d'influence, ni viols, ni exactions d'aucune sorte, bref on pourrait croire que Mwali ressemble à Mayotte!!! Si c'est pas dangereux ça! Il faut arrêter tout de suite et offrir dès la rentrée aux wazungu qui arrivent un erratum définitif. Mwali DOIT être conspuée! C'est une question de vie ou de mort. Sinon on en viendra un jour à traiter les Mohéliens comme des clandestins "acceptables".

Dieu nous garde de telles divagations.

vendredi 4 juillet 2008

féminisme et matriarcat





en illustration: études pour la lessive de femmes fières et chaloupées.

Lu dans "Le Mahorais" de cette semaine.

Je cite: "Mon indice d'optimisme se résume à quelque chose de très simple: il suffit que je regarde la démarche des femmes mahoraises, le front haut, le menton relevé, fier, le regard fixé sur l'horizon comme pour y cerner l'avenir de leurs enfants. Elles voient loin, très loin et pourtant leur pas demeure africain, calme, serein, chaloupé, ce qui me fait dire et penser que notre société n'est pas menacée par la modernité."

Ces propos un peu niais ont été livrés par un départementaliste pur et dur qui croit que l'avenir de Mayotte sera plus radieux si la Comore du Sud devient un département. Un départementaliste inspiré par la démarche des femmes de Mayotte donc, qui a milité, qui a même été député, un des tout premiers, à une époque où personne ici ne savait comment ça s'écrivait. Un Mzungu, et la remarque a son intérêt puisque pas un Mahorais ne verrait un quelconque espoir de s'enrichir à partir du regard de ses femmes fixé loin sur la ligne bleue du lagon ou sur la chaloupinante façon dont elles se déplacent.

A très peu de choses près j'aurais pu dire la même chose. A la place de "mon indice d'optimisme" j'aurais dit, quant à moi, "mon indice de pessimisme", et tout le reste aurait été pareil, persuadé que je suis que les différences culturelles fondamentales sont souvent intéressantes, parfois enrichissantes, mais TOUJOURS inaliénables. Curieux tout de même ces façons opposées de lire le quotidien. Je vois tous les jours les mêmes femmes que ce pontifiant juriste, je vois tout comme lui comment elles se déplacent, drapées dans leurs voiles, majestueuses, lourdes et imposantes comme des vaisseaux de ligne. Comme je vais sans doute faire mon marché plus souvent que lui je vois comment ces commères regardent le chaland qui passe, les yeux regardant loin, très loin en direction du chaland suivant et de son pouvoir d'achat. Je les vois, ces mêmes commères, qui traînent, littéralement, leurs enfants à l'école, les yeux toujours fixés sur quelqu'horizon lointain et pour toujours inaccessible, insensibles aux pleurs et aux angoisses de leur progéniture.
Insensibles? Sans doute que non. Certainement pas probablement, mais ici la sensibilité ne se dit pas; elle ne se fait pas voir; elle ne s'exprime pas. C'est une preuve d'éducation laxiste et relâchée. Ça ne se fait pas. Pas de ça ici. Pas dans ce futur département qu'est Mayotte. Et c'est la même chose dans les autres Comores. C'est comme ça. Denam'neyo. Ici un enfant n'appartient pas à sa mère mais à toutes les mères de la famille élargie. C'est une voisine qui me l'a dit, et ne me l'aurait-elle pas dit que j'aurais pu le deviner à leur façon d'agir. L'enfant passe d'une mère à l'autre sans que quiconque, et l'enfant moins que personne n'y trouve à redire. Ça dure depuis longtemps, et ce n'est pas près de s'arrêter. Ah que voilà un bel "indice d'optimisme" pour la départementalisation à venir.
C'est qu'elles sont dures nos Mahoraises au regard chaloupé. "Les femmes les plus têtues auxquelles j'ai jamais eu à faire", dixit une sage femme de Médecin du Monde, travaillant en brousse, qui en avait pourtant connu des têtes de lard dans ses pérégrinations professionnelles. Plus dures que les Palestiniennes, plus dures que les Kurdes, plus dures que les Afghanes, plus dures que les Meusiennes, oui! plus dures que les Meusiennes! On est dans le dur de chez dur.

Bien naturellement les Mahoraises ne sont ni plus ni moins dures que nos Meusiennes à nous, mais elles ne vont pas montrer leur plaisir; ça ne se fait pas. Elles ne manifesteront pas non plus leur affection; ça ne se fait pas non plus. Ni ne consoleront un enfant en public, ni ne tiendront la main de leur amoureux; que dirait-on d'elles?! Elles ne courront pas ni ne marcheront vite, parce que marcher vite n'est pas digne d'une femme. Et rien n'est plus codifié que le port de tête. On ne doit pas la tenir à deux mains, ni même s'y appuyer sur une main, on ne doit pas la tourner brusquement, surtout si on vous parle, on ne doit pas marcher les yeux baissés, on ne doit pas on ne doit pas on ne doit pas... sous peine d'être marquée, commentée et jugée. Alors, aliénées nos consœurs? Conditionnées, oui, "culturalisées" bien sur, mais "aliénées"??? J'ai soixante ans bientôt, ce qui n'est plus tout jeune mais pas si vieux, et je me souviens de ma mère qui ne serait JAMAIS sortie sans se couvrir la tête d'une pointe d'étoffe. Si aliénation il y a elle est partagée par tout sujet de culture. C'est un peu trop pour qu'on parle d'aliénation.

Nos Mahoraises sont aliénées nous disent les wazungu; soit. Mais qui donc les aliènent? Les hommes? Ceux là dont les mêmes wazungu bien pensant nous disent qu'ils ne sont pas assez présents à la maison. Ces "aliénations" sont d'ordre culturel, et sont donc imposées par les mères. Une chose que les wazungu oublient, et qu'ils oublient d'autant plus volontiers que la réalité bouscule leur sens du politiquement correct, une chose qu'ils oublient donc, c'est qu'aux Comores nous ne sommes pas dans quelque femme-ilistère à la Fourier mais dans une société de type matriarcal, et ce ne sont pas "les femmes leader de la vie mahoraise" qui me contrediront. C'est à dire une société où la femme a peu de droits mais où la mère les a tous. Parler sous ces latitudes de l'aliénation de la femme est une stupidité tant qu'on n'aura pas pris en compte la toute puissance de la mère africaine. Et ici on n'est pas en Meuse ni dans un quelconque département français. Serait-on dans le 101ème département qu'on serait encore et toujours en Afrique. Les différences sont culturelles, et donc à ce titre irréconciliables, et c'est très bien comme ça. L'Occidental se préoccupe de la femme tandis que l'Africain ne jure que par la mère.
Eu égard à l'histoire et à la nouveauté que représente le féminisme, dans une société dont la richesse et la puissance sont elles aussi nouvelles et somme toute fort peu représentatives du reste du globe, j'incline à penser que les valeurs matriarcales des Africains sont un élément plus sur, et surtout plus fondateur que nos lubies féministes, lesquelles procèdent vraisemblablement de nos peurs de "Big Mother" et ne peuvent s'exprimer que parce que nous sommes riches. Que l'Occident redevienne pauvre, et ça nous pend au nez, et la femme disparaîtra pour laisser à nouveau la place à la mère.

Mais voilà; nous sommes tout puissants et avons donc la fâcheuse tendance à croire que nos rêves correspondent aux besoins du reste des hommes, et on en arrive à dire des bêtises comme celles énoncées par notre suffisant satrape, ou par ce lunembul, lecteur de mon blog, qui ne me connait pas, ne m'a jamais vu ni entendu, qui ne sait rien de moi mais qui n'est pas gêné le moins du monde pour me traiter d'irrécupérable. Un enseignant je parie.

Bon, c'est comme ça. Denam'neyo

Et puisque je n'ai pas eu de réponse intelligente à ma dernière question, je la pose à nouveau: "quel commentaire les Mahoraises font elles à propos de mon tableau "la lessive"?

mercredi 2 juillet 2008

commentaire des commentaires




En pièces jointes, quelques études pour la Cène féminine



Une image de femme faisant la lessive est une image "dégradante".
Les hommes au Vulé, les femmes à la lessive; déjà mon cas est grave.
La lessive présentée comme un aimable passe-temps, voire un loisir; mon cas s'aggrave encore. Fichtre!
Je suis donc macho.
Rubens n'était pas macho, lui dont les femmes, aussi replètes que nos Mahoraises, n'ont jamais tenu autre chose qu'un peigne en tortue ou l'écume des vagues. Ni Fragonard, ni Poussin, et encore moins Boucher. Leurs femmes sont souvent ensemble à la rivière, et moins habillées qu'à Mayotte, mais elles ne s'y lavent que les pieds tandis que les jeunes et beaux chasseurs du second plan veillent sur leur pudeur en attendant que vienne leur tour de tenir la serviette.
Degas était un vrai macho. Des repasseuses! Et des bateaux lavoirs! Et Millet donc, qui représentait ses femmes courbées vers une glèbe ingrate, quelques maigres tiges de blé avidement serrées dans des mains flétries, par les lessives justement. Et Marcel également, mais dans cinquante ans qui se souciera de savoir si Marcel était ou non le macho que l'on dit?
Qu'un homme défriche une forêt en s'essuyant le front, ou qu'il rabote un parquet avec d'autres raboteurs voilà chose normale, non dégradante et donc "représentable". Qu'une femme transpire en repassant ou qu'elle lave son linge à la rivière, voilà qui est dégradant et peu représentable. Bizarre.

Observations.

Je suis à Mayotte depuis quinze ans, et j'ai maintes fois vu et entendu des femmes lavant leur linge à la rivière. Plusieurs fois en outre j'ai fait des études de rivière, au moment où des femmes s'y trouvaient.
Je les ai toujours entendues rire plus que pleurer.
Je les ai toujours vues plus joyeuses que tristes, plus exubérantes qu'abattues.
Je connais des femmes qui ont une machine à laver mais qui vont laver leur linge à la rivière. J'y emmène ma voisine quelques fois, et c'est moi qui me sert de sa machine à laver.
J'ai vu des femmes arriver à la rivière au volant de leur Laguna ou de leur Mondeo, en sortir les paniers, et remettre leur linge une fois sec dans le coffre avant de rentrer à la maison. Les lavandières n'ont pas toutes une Laguna; certaines ont des Clio pourries ou des 205 hors d'âge, mais celles qui possèdent une Laguna ont les moyens de s'offrir plusieurs machines à laver.
Faut-il le rappeler, faire la lessive à la rivière à Mayotte n'est pas la même chose que faire la lessive en Creuse. Surtout en décembre.
Faire la lessive à plusieurs, dont on a bien souvent choisi la compagnie, n'est pas non plus la même chose que frotter seule chez soi.
Enfin ce sont les femmes blanches qui trouvent que la lessive n'est pas la meilleure façon de représenter la femme. Les Mahoraises elles font d'autres commentaires.

De tout cela je conclus:
- que laver son linge à la rivière n'est pas plus dégradant que tenir une caisse à Jumbo ou être secrétaire d'état sous Kouchner. Et peut-être l'est-ce moins puisque l'on ne travaille pas pour quelqu'un d'autre mais pour soi.
- Que les Occidentaux projettent partout où ils se trouvent une image de la femme qui correspond à leurs craintes ou à leurs fantasmes, mais rarement aux réalités des environnements dans lesquels ils se meuvent.
- que si l'orthodoxie est l'autorité qui compte, alors la femme ne pourra plus être représentée que de deux façons; soit au boulot, mais attention hein! pas n'importe quel boulot; ministre, avocate, générale, candidate au Panthéon, et tout ça sans rire, saperlipopette, parce que rien n'est plus sérieux que le travail d'une femme. Ou alors nue et alanguie, récitant de la poésie ou jouant du luth, sans, bien sur, que l'on ne voie jamais le trou de son luth, ce qui serait incontestablement dégradant.

Le Vulé est trop viril, et la lessive trop vile. Ces remarques ont été proférées par des femmes. Des femmes wazungu; autrement dit des occidentales. Les Mahoraises ne sont sans doute pas suffisamment libérées pour apprécier comme il se doit l'aliénation dans laquelle je les maintiens et dans laquelle je tente de les faire rentrer dans l'Histoire.

Et que disent-elles de "la lessive" ces Mahoraises quin nous entourent? Personne n'a encore trouvé.

mardi 1 juillet 2008

Cène féminine


Et là, il n'y a que des femmes. La grosse critique de ma Cène masculine fut, on l'a vu, qu'il n'y avait que des hommes. Horreur des horreurs! Pour mon deuxième grand format (2,50m x 1,80m) je décidai de ne mettre que des femmes, ce qui était facile puisque je voulais une scène de lessive à la rivière et que les femmes tolèrent mal la présence d'hommes pendant qu'elles lavent leur linge, les fesses dans l'eau, les seins à l'air bien souvent, les mômes pas loin, échangeant les derniers potins et les dernières idées politiques avec les copines, les voisines ou les cousines. Le mâle ne sera admis que tôt le matin, lorsqu'il gare la voiture près de la rivière pour libérer ces dames et leur linge sale, ou en début d'après midi pour ramener le tout à la maison.

Question: quelle fut la critique la plus souvent entendue sur ce tableau?
Nuançons. Quelle est la critique la plus souvent émise par les métropolitains, et surtout par les métropolitaines? (quand il y a plein de femmes les métropolitains trouvent toujours ça très bien)
Quelle est la critique la plus souvent émise par les femmes de Mayotte en face de ce tableau?

Il n'y a rien à gagner mais ceux (celles) qui essaieront de trouver les réponses me feront un grand plaisir.

mercredi 25 juin 2008

c'était à Mayotte et on ne le savait pas


Tout cela se passait en 1841 puisque c'est en 1841 qu'eut lieu l'échange. Le Mzungu investit la place et c'est ainsi que tout changea.

Mais pas tout de suite. Le Mzungu prit son temps. Il commença par poser son camp sur le rocher de petite Terre, parce qu'il y avait largement la place pour une garnison, canon compris, et que d'où il était il pouvait voir venir les mécontents de loin. Le gouverneur était pèpère et les années passèrent, pendant lesquelles il ne se passa rien. Et pendant ce temps là plus personne ne vint, ni voisins ni autres, pour embêter les Mahorais ou leur demander de venir travailler sans être payés. Plus personne sauf le Mzungu bien sur, mais en Petite Terre il est lointain et il demande peu. On a connu des conquérants plus casse-couilles. Il entend qu'on s'occupe de lui, chose bien naturelle chez un conquérant, et veut donc qu'on le nourrisse, ce qui est facile, qu'on le loge, plus chiant mais facile aussi, et qu'on l'amuse, ce qui se comprend car ces messieurs sont jeunes! Facile facile aussi. D'autant plus facile que parmi ses voisines immédiates Mayotte a la réputation d'être celle où on s'amuse, les trois autres Comores devant être tristes comme la pluie, comme nous le dit un vieux dicton cité par les Comoriens: "à Ngazidja (Grande Comore) on bavarde, à Ndzuani (Anjouan) on travaille, à Maore (Mayotte) on s'amuse et à Mwali (Mohéli) on dort." Nulle part on ne gouverne ni n'administre mais c'est à Mayotte qu'on s'amuse, et on le fait depuis si longtemps que dans la région ça se sait et ça se dit. Heureux wazungu de 1841! Ils étaient tombés au bon endroit. Quelle belle vie, quand on y songe! J'ai vingt ans, ou trente, ou même quarante, je viens de si loin que vous ne pouvez pas savoir, je vais repartir bientôt parce qu'ici c'est pas terrible et je veux manger, boire, me promener, dormir au sec mais pas seul, sans moustique si c'est possible et voilà! Allez-y, clap clap, servez-moi! Et pendant que l'on me sert, la République me paie. Bon plan. Dans quatre ans, huit si je renouvelle, je rentre et j'achèterai du bien avec mes primes. Je me serai un peu barbé mais ça valait la peine. Et il y a des postes pires que ça, avec VRAIS coups de feu et VRAIES batailles. Et question amusement, c'est vrai, j'en témoigne, Mayotte n'a rien à voir avec la Creuse, la Meuse, la Savoie et leurs très courues fêtes du Saint Sacrement. Il est rare par exemple, qu'à Guéret, Verdun ou Chamonix on s'amuse torse nu. Rien que ça et l'amusement n'est déjà plus tout à fait le même. Si la différence entre travail et amusement est une différence quantitative de contraintes, eh bien il y avait à Mayotte moins de contraintes ou de tabous qu'ailleurs, moins qu'à Anjouan où l'on travaille! moins qu'à Ngazidja où on bavarde, ce qui distrait mais n"amuse" pas, et moins qu'à Mohéli où on ne fait que dormir.

Les contraintes sont venues avec le Mzungu et avec le temps bien sur et la qualité de l'amusement s'en est ressentie. Le vulé était un évènement débarrassé de toutes contraintes et ne conservant que les tabous classiques, inexpugnables. A part ceux ci on mange si on veut, quand on veut, ce qu'on peut, on dit ce qu'on veut à qui on veut et on rentre quand on veut si on peut. Pour vivre comme ça il faut avoir du temps. Aujourd'hui on fait ça le dimanche, le seul jour où on a du temps, on a souvent des reproches quand on rentre chez soi, et le lendemain il faut bosser. C'est pas la même chose et l'amusement n'est plus le même.

Denam'neyo, comme on dit aussi, ce qui se traduit très exactement par "ainsi va la Vie", ou "esta la Vista" C'est comme ça et on y peut rien.

Et c'est ainsi qu'on a pu voir quantité d'hommes jeunes, libres, beaux ET pas pressés! C'était à Mayotte et on ne le savait pas.

mardi 17 juin 2008

études pour la Cène





Quelques études préliminaires exécutées avant le tableau de la Cène. Des hommes, oui, naturellement. Des beaux hommes, encore plus naturellement puisque nous sommes aux Comores, et c'est pour cette raison qu'ils ont tous, sauf un ou deux, été choisis jeunes, et en bonne santé, parce que cette beauté là aussi disparait rapidement. Mayotte change je vous dis! Et je n'y vois quant à moi que des inconvénients.

jeudi 12 juin 2008

Cène masculine part.2


Voilà donc le dessin préliminaire de notre Vulé. Avec une majuscule parce qu'il ne s'agit tout de même pas de n'importe quel vulé, mais du dernier. Rien après ce Vulé ne sera plus comme avant. Fin d'époque. Tous les vulé précédents auront été oubliés et on ne se souviendra que de celui-ci. Ça, j'aimerais bien. Il y eut un "avant le Vulé de Marcel", et il y eut un "après le Vulé de Marcel". Et même si on laisse tomber le côté mégalo cher à la plupart des artistes, j'ai voulu faire une Cène avec des Mahorais parce que si Mayotte continue sur la voie du développement comme elle le fait, il va arriver un jour où les gens du cru vont dire:" ah! un vulé; c'était le bon temps!" On pourra toujours s'asseoir en pleine brousse sur des noix de coco et manger avec les mains des bananes grillées dans leur peau et des poissons ou des hérissons attrapés sur place et embrochés sur une baguette de bois. On pourra toujours passer une après-midi entre mecs à manger ce qu'il y a, plus ou moins bien assaisonné ou plus ou moins bien cuit et se raconter des histoires de mecs sans se préoccuper ni de nos maîtres ni de nos maîtresses. Mais il fut un temps, pas si distant que ça, où le vulé faisait partie du quotidien, tandis qu'aujourd'hui il fait déjà partie de l'exception. Quoi qu'on en dise il y a donc bien eu un avant vulé et un après vulé, et ce sera ma fierté que d'avoir contribué à rendre ce passage tangible.
Treize hommes, comme dans l'Eucharistie. Qui partagent un repas, comme dans l'Eucharistie. Sans femmes, comme dans l'Eucharistie. Du moins pas que nous sachions, puisque nous n'étions pas là pour le voir. Sans femmes apparentes dirons-nous, parce qu'au temps de l'Eucharistie elles étaient probablement dans la cour ou dans la cuisine, pas très loin de toute façon, à portée de voix sinon à portée de regard, occupées à traiter leurs affaires de femmes et de mères en discutant de leurs problèmes de femmes et de mères. Comme à Mayotte il y a seulement quinze ans. Pendant la journée les femmes vaquent à leurs occupations de femmes et les hommes vaquent à leurs occupations d'hommes. Si un homme voulait s'occuper des affaires de femmes il se ferait très vite traiter par ces dames, à haute et intelligible voix, de "sarambawi", ce qui veut dire "efféminé". Pas homo, mais pas loin. Pas question bien évidemment de se faire traiter de sarambawi devant tout le monde, et il n'y aura donc pas un homme qui manifestera en public de l'intérêt pour des affaires de femmes. Dans la journée donc les hommes conduiront leurs affaires et les femmes conduiront les leurs. La nuit, bien sur, on peut faire ce qu'on veut puisque, même les nuits de pleine lune, chacun fait semblant de ne rien voir, et les taux de natalité indiquent que les hommes et les femmes de Mayotte passent ensemble plus de temps qu'on ne le penserait à première vue. Ils jouent ensemble, sans aucun doute, mais n'étant ni plus rustres ni plus mufles qu'ailleurs ils débattent en toute confiance des problèmes qui sont les leurs, exposent, concluent, font des projets, jusqu'à l'aube naissante où je rentre chez moi et toi tu vas chez toi. Les hommes conduisent leurs affaires d'hommes, les femmes conduisent leurs affaires de femmes et les vaches sont très bien gardées.
Puis le Mzungu vint et tout devint moins simple. Il y eut donc un avant Mzungu et un après Mzungu. (Mzungu signifie l'homme blanc; ce que les Kenyans appellent le "bwana"; ce que les Sénégalais appellent le "toubab"). Le Mzungu vint, donc, et tout se compliqua.

Au début personne ne s'est rendu compte de rien. Avant que les wazungu (pluriel de Mzungu) ne se fassent connaître Mayotte n'intéressait absolument personne, et seuls les habitants des Comores voisines, ceux du moins qui avaient un peu de temps et un peu d'argent à perdre, venaient y faire un séjour, soit pour y faire un tour, soit pour faire acte de présence ou de vague possession, soit pour faire connaissance avec les femmes du pays et vérifier par soi-même si ça valait la peine de revenir. Un peu comme ce qui se passe aujourd'hui avec Madagascar. Eloignée des centres de décision arabes qu'étaient la Grande Comore et Anjouan, dépourvue de larges plaines faciles à cultiver, peuplée en majorité de gens d'origine Bantou, noirs de peau, courts sur pattes et crépus de poil, (rien à voir avec l'aristocratie issue de la péninsule arabique par exemple, grands spécimens à la peau claire et au cheveu lisse), très humide en saison des pluies et couverte de forêts la rendant infestée de paludisme neuf mois sur douze, non, vraiment, Mayotte ne présentait pas le moindre intérêt pour quiconque. Tout au plus pouvait-on venir y chercher en cas d'urgent besoin la main d'œuvre qui manquait parfois pour cultiver canne à sucre, Ylang, girofle et vanille des grands espaces de Mohéli ou d'Anjouan, mais les bougres mahorais étaient rétifs et peu empressés à servir. Etonnant n'est-ce pas? Quelques Malgaches aussi étaient venus voir à quoi ressemblait la plus méridionale des Comores, à quelques jours de pagaïe de chez eux, mais ils avaient décidé qu'ils avaient mieux à la maison et seuls les plus téméraires ou les plus désespérés s'étaient installés à Mayotte. Jusqu'à ce qu'un prince malgache, renégat et podagre, fuyant la colère d'autres princes, ne vint chercher refuge sur le rocher de Petite Terre, peu fertile mais facilement défendable par la poignée de reitres qui l'avaient suivi. Adriantsouly donc, le prince malgache goûteux, obèse et goitreux, s'installa du mieux qu'il put en Petite Terre, déclara Mayotte sienne, pourquoi se priver, et envoya ses hommes de main faire de temps en temps quelques razzias sur Grande Terre (quinze minutes en pirogue) pour s'approvisionner en zébus, chèvres et poulets. Rien à dire. Avant lui d'autres avaient fait la même chose, et après lui d'autres feraient pareil.
Sur ces entrefaites Passot survint. bel homme, la quarantaine avantageuse, commandant de deux fiers vaisseaux , et sitôt arrivé dans le lagon, il tira quelques coups de canon, pour dire bonjour, selon la police, pour impressionner les indigènes, selon les organisateurs. Adriantsouly fut tout de suite impressionné et proposa à Passot de vendre Mayotte à la France, celle-ci assurant au félon, avec ses trente deniers et sa protection, la possibilité de finir ses jours dans les effluves du bangué, les vapeurs du vin de palme et les bras de jeunes et fraîches vierges ou pas vierges beautés locales qui pourraient ainsi par leur sacrifice contribuer puissamment au confort de leurs vieux parents. Là non plus rien à redire. Ça s'est fait et ça se refera. Et personne ne sera lésé. Tout un chacun devrait pouvoir finir ses jours dans le maximum de confort. Je pense, quant à moi, que l'opium, par exemple, devrait être interdit jusqu'à l'âge de quatre vingt ans, et autorisé au delà. De même pour la prostitution, dont on dit si souvent tant de mal à tort et à travers, et qui ne pourra jamais être supprimée. Qu'on la limite tant que l'on peut, eu égard aux lieux et aux époques, passons. Mais qu'on la rende libre, et même qu'on l'encourage! pour les usager(e)s de quatre vingt ans et plus! Bref, Adriantsouly s'en tira fort bien et la France se retrouva propriétaire d'un grand et beau lagon pouvant accueillir en toute sécurité plus de cent vaisseaux si d'aventure il prenait à la France la lubie d'y envoyer cent vaisseaux, plus un îlot où on pouvait construire un bâtiment administratif et une caserne et une Grande Terre humide sauvage et pourrie dont on se demandait ce à quoi elle pourrait bien nous servir, mais bon, c'était toujours autant que les Anglais n'auraient pas.

mercredi 4 juin 2008




Il y avait longtemps que j'avais envie de faire une Cène. Plus de vingt ans. Lorsque j'avais commencé à dessiner, à m'intéresser à mes premiers grands peintres, à Rembrandt, à Vermeer, à Léonard de Vinci, phares d'entre les phares. Mais jamais je n'aurais eu l'idée d'illustrer un Dernier Repas avec des Africains si je n'étais venu à Mayotte. Et encore, n'est-ce pas moi qui ai eu l'idée. Au début, c'est avec des Palestiniens que je rêvais de faire une Cène. Pour des raisons politiques, parce qu'il y en a quand même un peu ras l'bol que les Palestiniens soient depuis si longtemps traités comme des chiens, c'eut été une façon de leur redonner un peu de dignité, et pour des raisons esthétiques surtout, puisque je ne me souviens pas avoir jamais complètement adhéré à l'image d'un Christ blond aux cheveux soyeux et légèrement ondulés, estampillé bon descendant de Gaulois façon gendre dont tout le monde rêve. Barbu je veux bien, mais couleur de blé mûr sûrement pas. Je pense qu'à cette époque, en Palestine, il devait être très difficile de faire la différence entre un juif et un non juif, un peu comme c'est le cas aujourd'hui, et j'imagine volontiers le Christ avec une tête sémitico-arabe (ou arabo-sémite, c'est tout comme) un peu émaciée parce qu'il ne devait pas passer beaucoup de temps à table, et pas très bien rasé parce qu'il devait souvent penser à autre chose. Certainement pas sous les traits de ces grands fils de Celtes au regard délavé qui l'ont personnifié en Occident depuis que l'Occident dessine des images pieuses.
Je dois à Joseph Dupont, un prêtre ami de la famille l'idée d'illustrer cette vieille histoire de chez nous avec des gens des Comores. Lorsque je lui ai parlé du fantasme que j'avais parfois de faire une Cène avec des arabes, il m'a dit:"Fais la avec des gens de là-bas", là-bas signifiant Mayotte, d'où je venais, et où je retournerais une fois les vacances terminées. Ma première réaction fut de rejet. "Quoi! Une Cène avec des Noirs! Et en plus, là-bas, ils sont tous musulmans!" Comme si ça se voyait! Mais presqu'aussi vite son idée m'a séduit et sitôt qu'elle l'eut fait la situation est devenue évidente. Il ne pouvait s'agir que d'un vulé. C'est donc du dernier Vulé que nous ferions l'image.

Un vulé est une grillade campagnarde et rustique. Très rustique même puisqu'on n'apporte rien et qu'on y grille ce que l'on trouve sur place. On y mangera donc des oiseaux, des poissons, des hérissons, accompagnés par des bananes, du manioc ou du fruit à pain si c'est la saison, et comme boisson il y a le jus de coco, l'eau fraîche ou le jus de palme fermenté si personne ne vous attend le soir à la maison. Au départ le vulé est tout sauf une institution. C'est un repas mangé à la campagne quand on va y travailler, et pour quelle autre raison peut-on bien vouloir aller à la campagne? Après avoir gratté, planté, arrosé et récolté ce qu'on pouvait de cette terre aussi basse et aussi ingrate qu'ailleurs, on se retrouve avec d'autres laborieux qui ont fait la même chose, et on grille ce qu'on a sous la main avant de rentrer au village et à la case, là où les mères les femmes et les filles ont eu toute la journée pour préparer autre chose que des bananes grillées. Sinon ce n'est pas la peine d'être marié. De temps à autre, bien naturellement, il y a des vulés que l'on fait ailleurs que sur son champ de misère, avec des amis choisis pour le plaisir qu'on a d'être avec eux et le vulé devient donc une grillade sociale comme le sont nos barbecues de citadins. On ne se contente plus de ce qu'on trouve sur place comme le ferait n' importe quel sauvage, mais on apporte son sel et son putu (prononcer "poutou"; signifie piment de chez piment) et les plus délicats amènent leur aïl et leur oignon. Le développement aidant on amène aussi des glacières et les lieux favoris de vulés ne se reconnaissent plus seulement aux cendres et aux noix de coco percées, mais aux canettes et aux cartons de gros vin rouge. On n'y peut rien, "denam'neyo", ce qui ici veut dire "c'est la vie, c'est comme ça".

On l'aura compris, et par définition pourrait-on dire, le vulé est plus une affaire d'hommes que de femmes. S'il faut attraper un hérisson, pêcher un poisson ou tuer un pigeon on ne voit pas très bien comment une femme s'y prendrait, et le tenterait-elle que tout le village en rirait et qu'elle aurait des surnoms pour la vie entière. Il existe bien sur des vulé de femmes, dans les cours des cases principalement, où on a tout sous la main et où on prépare entre copines et femmes de la famille, pendant que les hommes sont partis à leurs affaires, à la campagne justement, et on n'appelle pas ça un vulé mais c'est un peu pareil puisque c'est un repas pris en commun par des femmes qui travaillent ensemble.
Il y a bien sur des vulé mixtes, et il y en a de plus en plus. Ceux-ci sont en tous points semblables à nos grillades mondaines où l'on pique-nique entre soi, avec des copains qui ont amené leurs ailes de poulet, leurs boissons et leur copine. Ces vulé là auront lieu sur les plages, là où tout est plus ouvert et plus visible, tandis que les vulé d'hommes auront généralement lieu dans l'épaisseur des buissons, là où on peut boire, roter et dire toutes les bêtises que l'on veut sans s'attirer des remarques désobligeantes, et surtout, sans être obligé de faire le beau. Il existe aussi de gros vulé mixtes qui peuvent rassembler une bonne centaine de personnes, sous les arbres des plages la plupart du temps, et qui sont offerts par des gens qui ont envie que l'on dise du bien d'eux, c'est à dire qu'on les trouvera souvent un peu avant les élections.

Voilà ce qu'on peut dire sur le vulé. Je précise juste que j'ai fait exprès de ne pas mettre de "s" au pluriel de "vulé" puisqu'en langage local les pluriels ne se font pas avec des "s" mais avec une transformation des noms.

samedi 31 mai 2008

Que des hommes...


- Mais!... Il n'y a que des hommes!!

Elle a raison. Il n'y a que des hommes. Treize d'entre eux, plus un enfant de sexe mâle, ce qui fait presque quatorze. Alain Daniel, le directeur de l'hôpital, bien calé dans son fauteuil, un peu de guingois, la tête appuyée au dossier affiche un sourire satisfait. C'est bon signe. Les sept autres participants qui sont avec lui ont l'air contents eux aussi. Il y a là deux ou trois directeurs adjoints, les deux directrices des soins, probablement un comptable, et la jeune femme qui voit des hommes partout, une infirmière en chef ou quelque chose comme ça.

- Le vrai tableau fera quelle taille?
- 2 mètres cinquante sur 1 mètre vingt-cinq

Alain Daniel hoche la tête en mesurant le mur du regard. La salle de réunion qui jouxte son bureau n'est pas très grande et le mur du fond ne fait pas beaucoup plus de trois mètres. Le tableau va donc occuper presque toute la surface. Lorsqu'il avait évoqué la possibilité de le décorer on avait tout d'abord pensé à accrocher plusieurs petits tableaux, peut-être une série de scènes de Mayotte puisqu'il aime bien les scènes de Mayotte et que telle était son idée de départ. Lorsque j'ai vu la salle de réunion j'ai tout de suite pensé occuper tout le mur du fond parce qu'un grand tableau transforme véritablement l'espace d'une petite pièce, tandis que des petits formats se contenteraient de l'habiller, plus ou moins bien, façon cache-misère. Lorsqu'il occupe tout un mur un grand tableau joue à peu près le rôle d'une bibliothèque ou d'un vaisselier; il a la présence d'un meuble. Et je ne suis pas mécontent lorsque mes tableaux ont la présence d'un meuble.

-Moi j'aime bien, dit le directeur.

Ses collaborateurs aussi semble-t-il, qui sourient et rêvassent en parcourant ma maquette.

- Mais!... Il n'y a que des hommes!!!

Quelques têtes se tournent vers la nouvelle jeune chef, quelques sourcils se froncent. La jeune chef regarde à droite, à gauche, en quête d'un soutien, puis me fixe d'un air sévère. Elle vient à peine d'arriver, me dira-t-on plus tard. Directement de Lyon, premier séjour Outre-mer, une pointure dans sa discipline, j'ai oublié laquelle, réanimation peut-être, pleine d'énergie, de dynamisme, venue à Mayotte pour faire avancer les choses, qui en ont bien besoin, et faire avancer les choses ça veut aussi dire que les femmes sont les égales des hommes, c'est vrai ça, supérieures même dans bien des secteurs s'il faut en croire la rumeur, qu'elles ont donc leur place, toute leur place toujours et partout et dans cette maquette il n'y a que des hommes. Il y a donc quelque chose qui ne va pas.

- Tu nous fais ça quand?
- Je vous le promets pour dans trois mois.
- Très bien; je suis d'accord.

L'assistance se détend, des gorges se raclent, des épaules se relâchent, des postérieurs s'ébrouent, des compliments et des questions surgissent; vous avez fait la mer et je ne vois pas de bateau?! Ah si on voit une pirogue! Mais elle est loin! Vous allez peindre à l'huile? Sur toile ou sur panneau? Vous avez déjà fait le dessin? Vous peignez d'après photos? Ces hommes, vous les connaissez? C'est un vulé? Ils grillent quoi? Des mabawas? La plage, c'est où? Je vois le mont Choungui mais à droite je ne reconnais pas. Vous allez faire quoi de la maquette?

Et moi, je suis sur un nuage. Je n'écoute presque plus. Je suis béat, enchanté, heureux. Tout le monde il est beau tout le monde il est gentil. Même Alain Daniel que je trouvais jusqu'à ce jour un peu froid, un peu distant, un peu raide,un peu coincé pour tout dire, quel grand administrateur ne l'est pas, voilà qu'il manifeste tous les symptômes d'un homme de goût.J'avais mésestimé un individu charmant et assurément d'une grande intelligence. La preuve, ma maquette est acceptée, mon tableau va voir le jour. Et pas n'importe quel tableau. Un tableau dont je rêve depuis que j'ai commencé à dessiner, il y a de ça presque trente ans.

- Mais!... Il n'y a que des hommes!!!!

mercredi 28 mai 2008

Présentation


Premier article, première image, bonjour tout le monde. Un autoportrait pour commencer. Ce qui fait deux avec celui de la page de présentation. Celui en noir et blanc est un travail récent et celui en couleur date déjà de quatre ans.Dans l'intervalle j'ai pris du poids et ça se voit.Tout peintre est un jour tenté par un autoportrait. Rembrandt en a fait quelque quatre vingt. "Il devait être follement amoureux de lui-même" ai-je entendu une visiteuse de musée dire à une autre. C'est possible puisque tout est possible, mais j'en doute très très fort. Et van Gogh? Il était amoureux de sa petite personne lui aussi? Au point s'en doute de se couper une oreille, pour "voir" l'effet que ça faisait, avant de se tirer une cartouche de chasse dans le ventre. L'amour de soi n'est probablement jamais le point de départ d'un autoportrait, même chez Dürer qui était pourtant facilement complaisant. C'est à mon sens un exercice obligatoire pour tout artiste qui se respecte. Il n'est sans doute pas besoin d'en produire autant que Rembrandt et il n'est pas besoin non plus de se couper le nez ou une oreille ni de se crever un oeil pour entrer dans l'histoire de la peinture, mais c'est tout de même un passage obligatoire en ce sens que c'est le seul exercice où, même le plus artificier des peintres ne peut tricher avec sa vérité. Il est là, il se voit, il se fait. Qu'il se fasse beau ou moche n'a pas d'intérêt, il sait ce qu'il fait. Pas moyen d'arranger quoi que ce soit sans le savoir. Pas question d'ignorer une erreur ou une insuffisance. Les prétentions se taisent et il est impossible au peintre de se découvrir autrement qu'en personnage tout à fait ordinaire au fur et à mesure de l'avancement du travail. Un autoportrait est d abord, et peut-être avant tout, un exercice d'humilité. Les artistes ont des ego très développés et ceux qui se targuent d'être modestes ont souvent de bonnes raisons de ne pas se vanter de leur travail. Mais si la modestie ne lui sied pas l'artiste se doit d'être humble. Et il n'est pas obligé de le dire. La modestie est une valeur sociale alors qu'on peut fort bien être humble seul à seul avec soi. L'origine de la force de création sera toujours inconnue à l'artiste, et même au sommet de son art il n'en sera jamais le maître mais toujours l'exécutant, plus ou moins zélé, plus ou moins juste, plus ou moins fidèle.
Je n'ai jamais rien lu sur ce qui pousse les peintres à faire leur autoportrait. A côté de l'exercice obligatoire chaque artiste doit avoir ses raisons à lui de vouloir se représenter. Je connais les miennes. J'ai dû peindre ou dessiner une bonne douzaine d'autoportraits et il y en a au moins dix que j'ai faits lorsque j'étais au plus bas. Envie de rien, et de personne, bien naturellement; confiance évaporée; ce que je fais est laid, ce que je fais est nul, ce que je fais est sans la moindre once de promesse et n'a aucun avenir. Tout étant dépourvu d'intérêt rien n'en aura jamais. Autant en finir tout de suite et s'épargner ainsi les désillusions inévitables et les efforts inutiles. Juste un dernier autoportrait avant de s'emplâtrer dans un big bang final, juste un dernier face à face avec cette tête à claques qui ne m'a jamais causé que des soucis, et puisque je suis incapable de conférer la moindre dose d'éternité à tous ces sujets qui me sont extérieurs, juste voir si la contemplation prolongée de mon petit moi-même peut déboucher sur la création d'un nouvel objet. Encore un autoportrait Monsieur le Bourreau! Puis, une fois le travail commencé, ou à tout le moins une fois que la toile est posée sur le chevalet et le miroir correctement orienté, travailler pour voir si je suis aussi nul que ça, ce qui représente déjà un progrès puisque place a été faite à une question aux dépens d'une morbide certitude. Le drame s'éloigne, l'angoisse attend, toujours la même, toujours aussi puissante, toujours prête à rejaillir, mais elle attend son tour, reléguée à la deuxième place, et dans cet espace ainsi créé la main peut prendre la direction des opérations, et elle prend le temps qu'il lui faut, la main, et je lui laisse tout le temps dont elle a besoin pour mesurer, pour corriger une ligne, rectifier une courbe, effacer, recommencer, insister sur un trait, adoucir une ombre, et peu à peu un visage apparait, le mien, des yeux se révèlent, les miens, et la bouche, pas aussi lippue que je le souhaiterais, mais la mienne, et le nez, plus tordu que je ne me le serais dessiné si j'en avais fait le dessin originel, mais c'est mon nez à moi et tous ceux qui me connaissent vous le confirmeront, et les oreilles qui s'agrandissent avec l'âge semble-t-il, et les cheveux, jamais aussi gris qu'aujourd'hui, et ce cou, opéré, cicatrisé, opéré à nouveau, engraissé au niveau du menton, ah! si je pouvais perdre du poids, et je suis là, plus gauche, plus approximatif, plus hésitant que lorsque je suis dans le miroir, mais plus vivant, et n'est-ce pas ça qui compte? Le miracle s'est une nouvelle fois produit. Le peintre et son autoportrait, à la fois sujet-objet, exécutant-critique, tout cela à la fois, acteur et metteur en scène du plus absolu centrage sur soi-même, qui ne peut ouvrir que sur la mort ou sur une nouvelle étape. Le test est réussi. L'angoisse a reculé dans les coins les plus sombres de mon être, ceux qui n'apparaissent jamais sur le blanc de mes toiles. Je ne suis pas aussi nul que ça puisque j'ai réussi à m'arracher à moi-même. Oh je ne me suis pas fait très souriant, pas cette fois ci, pas encore. J'ai pourtant fait ce que j'ai pu, mais le moyen d'être à la fois concentré et souriant? Je ne suis sans doute ni tout à fait assez vieux ni tout à fait assez sage pour être tout cela en même temps. La prochaine fois peut-être...